Cet épisode commence avec le sourire : la victoire de 1945 et nous nous arrêterons aux terribles gelées hivernales de février 1956. Les choses sont moins simples qu’il n’y paraît : après la victoire — mais à quel prix —, tout manquait, l’économie était effondrée, le pays était à reconstruire, tandis que les gelées, bien que terribles, se produisirent à une époque où l’économie redémarrait. La période la plus difficile ne fut pas forcément celle à laquelle on pense de prime abord.
Tout commençait pourtant bien : 1945 fut un somptueux millésime, idéal pour fêter la victoire. Beaucoup de cuves atteignaient ou dépassaient les 15°. Les moûts étaient tellement riches et puissants que certains vinificateurs, à une époque où les appareils de contrôle des températures n’existaient pas, ajoutèrent de la glace, ce qui eut le double avantage d’abaisser la température de fermentation et d’augmenter les rendements sans probablement nuire à la qualité.
Le courtier Lawton, évoquant les meilleurs crus classés, les décrivait ainsi : « Ils sont bien, mais énormes. » Les négociants se précipitèrent pour réserver les vins, mais cet appétit d’achat se calma vite, car les réglementations très strictes mises en place par le régime de Vichy n’avaient pas été abrogées. Les décrets d’application parus en janvier 1946 créèrent une confusion défavorable aux affaires : la propriété devait vendre 15 % de la récolte à prix bloqué pour l’exportation et le reste au prix du marché.
Le négoce voulut bien acheter aux prix réglementés, alors que la propriété souhaitait d’abord vendre au prix du marché. Il s’ensuivit un blocage des transactions et les vins de 1945, malgré leur qualité exceptionnelle, restèrent invendus dans les chais. De rares affaires se traitèrent sur les millésimes antérieurs.
Passée l’euphorie de la victoire, la réalité économique apparut vite. Pijassou résume ainsi la situation : « Sous consommation par diminution du pouvoir d’achat du consommateur, prix de revient en hausse… et de ce fait prix trop élevés à l’exportation… taxes énormes sur le marché intérieur sont parmi les raisons principales du marasme actuel ».
Le pays manquait de tout et l’on fut obligé de distribuer des tickets de rationnement qui perdurèrent jusqu’à la fin de l’année 1949. C’était aussi une époque où le vin de table avait une importance considérable que l’on a peine à imaginer aujourd’hui. Il était servi dans les cantines des écoles, les ouvriers agricoles bénéficiaient chaque mois, par contrat, d’un quart de barrique de vin, soit 56 litres !
Entre la crise économique d’un côté et, de l’autre, la forte consommation de vins de base, l’échelle des prix entre les vins d’entrée de gamme et les grands crus s’était écrasée et allait de un à deux, ou de un à trois dans le meilleur des cas, comme le rapporte Pijassou.
De cette époque date l’abandon de la futaille neuve par beaucoup de crus de qualité. En effet, si, pour un Premier Cru Classé, le prix d’achat des barriques neuves pouvait monter jusqu’à 10 % du prix de vente du vin, pour les crus moins valorisés, cette dépense n’était tout simplement plus envisageable.
En réalité, les producteurs des vins de table s’en tiraient mieux que les grands crus. Les premiers cultivaient des hybrides producteurs directs qui donnaient de grosses récoltes et demandaient peu de soins puisqu’ils étaient peu sensibles aux maladies cryptogamiques, mildiou et oïdium, tandis que ces derniers ne rentraient que de petites récoltes aux coûts de production élevés. Ainsi comprend-on mieux la remarque du négociant Dubosc, cité par Pijassou : « Les propriétaires des petits vins de palus et de Côtes connaissent la prospérité grâce à des prix très élevés. »
Nous avons eu, il y a fort longtemps, des témoignages concordants de divers viticulteurs bordelais de vins de Côtes précisément, à qui, dans les années de l’immédiate après-guerre, le même Premier Cru Classé fut proposé à l’achat, à un prix dérisoire, et qui refusèrent !
Dans cette ambiance difficile, la récolte 1946 arriva à son terme. Le millésime fut jugé « moyen » par Bordeaux et ses vins ; Franck Dubourdieu, avec le recul du temps, le décrit « court, creux, acide ». Le négoce resta d’une extrême prudence et acheta peu. Le 1947, un grand millésime, à la fois très souple mais capable d’un long vieillissement aurait dû relancer le marché si la crise ne s’était pas intensifiée. Dès les premiers jours de 1948, des grèves éclatèrent partout et les augmentations d’impôts paralysèrent les affaires. Le courtier Lawton se désola « Nos affaires de primeur sont mortes. Nos anciens acheteurs ont disparu. »
La situation des grands crus était difficile, et celle des Crus Bourgeois et des non classés, pitoyable. À la fin de l’année 1948, la situation s’était encore détériorée et le gouvernement était contraint de procéder à une nouvelle dévaluation, après celle du début de l’année.
Le millésime 1948, très mal parti à la suite d’un été froid et pluvieux, fut sauvé par une arrière-saison superbe, alliée à une quantité déficitaire qui permit au peu de raisins sur pied de redresser rapidement une situation qui paraissait compromise. Les vins de ce millésime sont très bons, tout en étant inférieurs aux légendaires 1945 et 1947.