Édition Septembre 2026 — Septembre 2026

La vie tumultueuse des châteaux du Bordelais : du superbe millésime de la Victoire au sinistre hiver 1956

De l’euphorie de la victoire de 1945 au redressement économique du début des années 1950, le vignoble bordelais traversa une décennie de crises, de mévente et de profondes transformations. Alors que les vignobles peinaient à retrouver leur équilibre, l’hiver 1956 vint brutalement interrompre ce fragile retour à la prospérité.

Cet épisode commence avec le sourire : la victoire de 1945 et nous nous arrêterons aux terribles gelées hivernales de février 1956. Les choses sont moins simples qu’il n’y paraît : après la victoire — mais à quel prix —, tout manquait, l’économie était effondrée, le pays était à reconstruire, tandis que les gelées, bien que terribles, se produisirent à une époque où l’économie redémarrait. La période la plus difficile ne fut pas forcément celle à laquelle on pense de prime abord.

Tout commençait pourtant bien : 1945 fut un somptueux millésime, idéal pour fêter la victoire. Beaucoup de cuves atteignaient ou dépassaient les 15°. Les moûts étaient tellement riches et puissants que certains vinificateurs, à une époque où les appareils de contrôle des températures n’existaient pas, ajoutèrent de la glace, ce qui eut le double avantage d’abaisser la température de fermentation et d’augmenter les rendements sans probablement nuire à la qualité.

Le courtier Lawton, évoquant les meilleurs crus classés, les décrivait ainsi : « Ils sont bien, mais énormes. » Les négociants se précipitèrent pour réserver les vins, mais cet appétit d’achat se calma vite, car les réglementations très strictes mises en place par le régime de Vichy n’avaient pas été abrogées. Les décrets d’application parus en janvier 1946 créèrent une confusion défavorable aux affaires : la propriété devait vendre 15 % de la récolte à prix bloqué pour l’exportation et le reste au prix du marché.

Le négoce voulut bien acheter aux prix réglementés, alors que la propriété souhaitait d’abord vendre au prix du marché. Il s’ensuivit un blocage des transactions et les vins de 1945, malgré leur qualité exceptionnelle, restèrent invendus dans les chais. De rares affaires se traitèrent sur les millésimes antérieurs.

Passée l’euphorie de la victoire, la réalité économique apparut vite. Pijassou résume ainsi la situation : « Sous consommation par diminution du pouvoir d’achat du consommateur, prix de revient en hausse… et de ce fait prix trop élevés à l’exportation… taxes énormes sur le marché intérieur sont parmi les raisons principales du marasme actuel ».

Le pays manquait de tout et l’on fut obligé de distribuer des tickets de rationnement qui perdurèrent jusqu’à la fin de l’année 1949. C’était aussi une époque où le vin de table avait une importance considérable que l’on a peine à imaginer aujourd’hui. Il était servi dans les cantines des écoles, les ouvriers agricoles bénéficiaient chaque mois, par contrat, d’un quart de barrique de vin, soit 56 litres !

Entre la crise économique d’un côté et, de l’autre, la forte consommation de vins de base, l’échelle des prix entre les vins d’entrée de gamme et les grands crus s’était écrasée et allait de un à deux, ou de un à trois dans le meilleur des cas, comme le rapporte Pijassou.

De cette époque date l’abandon de la futaille neuve par beaucoup de crus de qualité. En effet, si, pour un Premier Cru Classé, le prix d’achat des barriques neuves pouvait monter jusqu’à 10 % du prix de vente du vin, pour les crus moins valorisés, cette dépense n’était tout simplement plus envisageable.

En réalité, les producteurs des vins de table s’en tiraient mieux que les grands crus. Les premiers cultivaient des hybrides producteurs directs qui donnaient de grosses récoltes et demandaient peu de soins puisqu’ils étaient peu sensibles aux maladies cryptogamiques, mildiou et oïdium, tandis que ces derniers ne rentraient que de petites récoltes aux coûts de production élevés. Ainsi comprend-on mieux la remarque du négociant Dubosc, cité par Pijassou : « Les propriétaires des petits vins de palus et de Côtes connaissent la prospérité grâce à des prix très élevés. »

Nous avons eu, il y a fort longtemps, des témoignages concordants de divers viticulteurs bordelais de vins de Côtes précisément, à qui, dans les années de l’immédiate après-guerre, le même Premier Cru Classé fut proposé à l’achat, à un prix dérisoire, et qui refusèrent !

Dans cette ambiance difficile, la récolte 1946 arriva à son terme. Le millésime fut jugé « moyen » par Bordeaux et ses vins ; Franck Dubourdieu, avec le recul du temps, le décrit « court, creux, acide ». Le négoce resta d’une extrême prudence et acheta peu. Le 1947, un grand millésime, à la fois très souple mais capable d’un long vieillissement aurait dû relancer le marché si la crise ne s’était pas intensifiée. Dès les premiers jours de 1948, des grèves éclatèrent partout et les augmentations d’impôts paralysèrent les affaires. Le courtier Lawton se désola « Nos affaires de primeur sont mortes. Nos anciens acheteurs ont disparu. »

La situation des grands crus était difficile, et celle des Crus Bourgeois et des non classés, pitoyable. À la fin de l’année 1948, la situation s’était encore détériorée et le gouvernement était contraint de procéder à une nouvelle dévaluation, après celle du début de l’année.

Le millésime 1948, très mal parti à la suite d’un été froid et pluvieux, fut sauvé par une arrière-saison superbe, alliée à une quantité déficitaire qui permit au peu de raisins sur pied de redresser rapidement une situation qui paraissait compromise. Les vins de ce millésime sont très bons, tout en étant inférieurs aux légendaires 1945 et 1947.

Château Junayme, Bordeaux et ses Vins 11e édition, 1949

Cependant, la crise s’aggravait. En l’espace d’un an et demi, entre le début de 1948 et le milieu de l’année 1949, le gouvernement procéda à trois dévaluations. Face à cette situation très dégradée, le négoce fut contraint de faire preuve d’une extrême prudence et acheta très peu. Cette crise persistante, qui endettait les plus Grands Crus Classés, provoqua une dégradation des relations entre négociants et propriétaires, ces derniers accusant les premiers de ne pas promouvoir suffisamment leurs vins et menaçant d’accepter les commandes directes.

Heureusement, une fois l’inflation jugulée grâce aux mesures prises à la suite des dévaluations, l’économie se redressa doucement et, avec elle, les cours des grands vins.

Dès le début de l’année 1950, la situation économique plus favorable ainsi que l’excellente qualité du millésime 1949 relancèrent les affaires et provoquèrent une hausse des cours. La récolte 1950 fut très abondante et donna, comme souvent en pareil cas, des vins légers, dont certains, en particulier du côté de Pomerol, se sont bien conservés. Les grandes quantités mises sur le marché provoquèrent un léger affaissement des cours, loi de l’offre et de la demande oblige. Mais la vendange suivante, 1951, quoique de qualité très inférieure, se vendit bien… parce que, au contraire, elle était peu abondante.

Les gelées de printemps restreignirent la production des 1952, mais le millésime était de belle qualité. Franck Dubourdieu le définit ainsi « Ferme, tannique, parfois dur et qui a mis du temps à mûrir ». Tout allait dans le bon sens, d’autant plus que le 1953 fut encore meilleur « D’une qualité remarquable au départ, les vins n’ont jamais cessé de s’améliorer » constatait ce même auteur en 2008. Le 1954 fut un millésime modeste, et dans la plupart des cas, insuffisamment tannique pour supporter un long vieillissement. Malgré une qualité discutable, il se vendit bien grâce au contexte  économique favorable. Lawton considérait même qu’il avait été surpayé. L’année suivante, 1955, donna un excellent millésime qui, lui aussi, se commercialisa aisément. Enfin, les viticulteurs purent commencer à redresser une situation économique très dégradée. Juste au moment où tout paraissait en bonne voie, surgit une catastrophe climatique qui allait affecter le vignoble bordelais pendant plusieurs années : le terrible hiver 1956.

Ces années d’après-guerre, très difficiles économiquement, surtout pour les vins de qualité, avaient provoqué de profondes transformations dans le vignoble. Beaucoup de châteaux avaient arraché une partie de leur vignoble pour planter des hybrides producteurs directs, moins rémunérés que les vins d’appellation mais beaucoup plus productifs. Ce fut le cas en particulier dans le Médoc, où ces cépages occupaient près de la moitié de la superficie en vigne ; cette emprise se limitait à 30 % dans le Haut-Médoc.

Les déficits, autant que la mévente et les stocks qui s’accumulaient, avaient contraint jusqu’aux crus classés à procéder à des arrachages importants. Le château Giscours ne comptait plus que 8 hectares de vignes en 1945 et La Lagune n’en avait plus que 4 en 1954, alors qu’à l’origine, il commandait un domaine de 40 hectares.

La famille Lurton racheta quelques Crus Classés très renommés de Margaux, dont les vignobles avaient été réduits comme peau de chagrin. La famille Gasqueton acquit en 1961 un Cru Classé de Margaux, le château du Tertre, qui n’avait plus de vignes du tout.

Il restait cependant un motif d’espoir : les économies française et européenne étaient reparties, c’était le début des Trente Glorieuses.

Mais avant, il fallut affronter l’hiver 1956.

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