On a fêté l’année passée les 50 ans de courtage de Fernande Blois. Mais on oublie qu’elle avait commencé 14 années plus tôt, à la mort de son père, le métier de viticultrice. Elle représente donc une parcelle précieuse de la mémoire du Médoc.
Vous aviez 10 ans au début de la guerre de 1914. Vous reste-t-il des souvenirs de ces années où les femmes ont dû faire le vin?
Effectivement, pendant la Première Guerre, les propriétés ont été entièrement menées par les femmes. Il le fallait car si on ne travaillait pas une vigne alors elle se perd. Le sulfatage à dos était de loin le travail le plus pénible. La taille était beaucoup moins dure que de nos jours et à l’époque ce n’était pas comme maintenant une tâche réservée aux hommes. En effet, la taille Guyot n’existait pas encore. On laissait 2 à 3 astes pliantes par bras au lieu d’une actuellement. D’autre part, les vignes étaient moins vigoureuses. Le coup de sécateur était donc à la portée des femmes. Celles-ci ont très bien mené le vignoble puisque les années 1914, 1916 et 1918 sont restées dans la mémoire du Médoc comme de grands millésimes.
En 1920, vous avez 16 ans, votre père meurt et vous reprenez la propriété. Comment se sont passées ces vendanges 1920 ?
Mon père s’était senti mourir depuis trois ans. Chaque fois que je revenais de Bordeaux où j’étais pensionnaire, il me formait à le remplacer. Notamment, il m’apprenait à déguster. C’est lui qui m’a appris tout ce qui devait faire ma vie plus tard. Aussi j’ai abordé ces vendanges 1920 avec une certaine préparation, mais je tremblais tous les jours. J’étais tenaillée par une peur affreuse de mal faire qui me poursuivait partout. C’était une situation épouvantable. Malgré tout, j’ai été récompensée car 1920 a été un bon millésime et à l’époque, le vin se vendait bien. La décennie 1920 a été heureuse à Pontoise-Cabarrus, ma propriété. Nous avons eu beaucoup de grands millésimes comme 1920, 1924, 1926, 1928 et 1929. Du reste, je ferais un parallèle entre 1982 et 1929. À l’heure actuelle, on abuse beaucoup de superlatifs : on parle d’années exceptionnelles tous les 4 ou 5 ans. En ce qui me concerne, depuis que je travaille dans le vin, je n’ai connu que 2 millésimes que je qualifierais d’exceptionnels : 1929 et 1982.
Comment se passaient la vinification et la vente d’un millésime médiocre comme le 1925 ?
Cette année-là nous ne savions plus où mettre le vin tellement il y en avait. Nous avons fait un vin lamentable sans couleur, sans tanins, sans rien. J’irais même jusqu’à le qualifier de piquette. Oui, une vraie piquette ! Les cours se sont effondrés. Il régnait alors une atmosphère de panique sur le marché. Tout le monde voulait vendre à n’importe quel prix. Puis heureusement, la belle récolte 1926 a permis de revenir à des cours honorables.
Peut-on comparer les mauvais millésimes de l’avant-guerre et ce que l’on appelle aujourd’hui des petits millésimes (comme le 1980) ?
Il n’y a rien de comparable. On doit donner un grand coup de chapeau aux œnologues. Grâce à eux, on ne voit plus de vin comme le 1925. On ne peut pas s’imaginer à l’époque actuelle ce que pouvaient être ces vins. Actuellement, lors d’une petite année, les vins sont parfois légers en couleur ou en tanins mais ils sont bons. On n’avait, par exemple, aucun moyen d’agir sur les températures. Du reste on n’y pensait même pas. Sauf pour des années où le vin chauffait trop comme en 1945. Cette année-là, le vin pesait chez moi 14°4. Il a fallu essayer de refroidir avec des moyens de fortune. N’allez pas vous imaginer que les vins d’autrefois pesaient plus que ceux d’aujourd’hui. Au contraire. La plupart du temps, les vins titraient autour de 10° ou moins. Pour en revenir aux petits millésimes, ils sont souvent issus de vendanges froides. On laissait fermenter à basse température : les tanins et la couleur n’étaient pas extraits des peaux.
Les années 1930 ont apporté avec elles la désolation et la misère dans le Médoc. Comment l’avez-vous vécu ?
Cela a été affreux. J’ai eu cependant la chance de pouvoir reprendre un cabinet de courtage en 1934. C’est un métier formidable qui m’a sorti de la misère et m’a permis de garder Pontoise-Cabarrus jusqu’en 1959. En effet, la crise économique a fait l’effondrement des cours. La plupart des crus arrachaient leurs vignes, les crus classés comme les autres. J’aimais trop le vin pour arracher moi aussi. Mais tout ce que je gagnais en courtage y passait. Mes voisins qui avaient confiance en moi venaient me supplier de vendre à n’importe quel prix pour refaire une toiture ou racheter un cheval. C’était la misère la plus totale et un véritable crève-cœur pour moi. À ce moment-là, le Crédit Agricole existait à peine et les petits propriétaires n’osaient pas y aller.
Quelle différence de cours y avait-il alors entre les médocs et les vins de table ?
Aucune et même pire. Je me souviens avoir acheté il y a 25 ans environ (car la crise y a duré jusqu’aux années 1970) à la cave de Bégadan alors dirigée par monsieur Lucas des hybrides 20 francs plus cher que des médocs. Il me semble 400 francs le tonneau d’hybride contre 380 pour celui de Médoc.
Comment cela se peut-il ? Qu’avaient les hybrides de plus que les médocs ?
Il s’agissait d’hybrides dits teinturiers. On les achetait pour leur couleur. Du reste, il y avait les hybrides une, deux, trois couleurs, etc., jusqu’aux six couleurs.
Comment fonctionnait cette échelle de couleurs ?
On prenait une mesure d’eau et des doses de vin. S’il fallait mettre une dose d’hybride dans l’eau pour que celle-ci prenne une couleur de vin pur, on qualifiait l’hybride de « 1 couleur ». S’il fallait deux doses, l’hybride était un « 2 couleurs », etc. Du reste je me servais par moment de ces vins comme encre dans mes stylos.
Comment travaillait-on les vins autrefois ?
On égrappait comme aujourd’hui. On laissait cuver très longtemps. Il était hors de question d’écouler avant la Toussaint. C’était une tradition. Le vin restait donc souvent 1 mois ou 1 mois et demi en cuve. Il fallait donc l’adoucir en le travaillant plus longtemps en barriques. On l’y laissait en moyenne trois ans. Les vins étaient collés deux fois au cours de cet élevage.
Dans le passé, on ne connaissait pas la fermentation malolactique. Voyait-on des vins la faire en bouteille ?
Cela arrivait et c’était bien sûr une catastrophe. Les bouchons sautaient et on parlait de deuxième fermentation mais on ignorait tout du phénomène. Mais comme le vin passait trois hivers en barrique, le plus souvent elle se produisait pendant l’élevage sans qu’on y ait pris garde.
Certains pensent que l’on ne refera jamais d’aussi bons vins qu’autrefois. Qu’en pensez-vous, vous qui avez fait ces anciens vins ?
Autrefois, il y avait de très bons vins bien sûr, mais ils étaient rares. Alors qu’actuellement, on en trouve beaucoup d’excellents. En effet, les petits propriétaires ne savaient pas vinifier. Il n’était pas rare de voir conserver du vin dans des cuves moitié pleines. À l’époque, les dégustations de label n’existaient pas. Il suffisait de produire sur l’aire d’appellation pour avoir celle-ci. Aussi pour éviter les mauvaises surprises, les négociants achetaient souvent à l’écoulage. Le propriétaire écoulait directement dans la citerne.
On a fait des progrès énormes depuis cette époque. Et on continue à en faire. Au début des labels, il nous arrivait souvent de goûter de mauvais vins. Maintenant, ils ont disparu. On doit en remercier en premier lieu les œnologues.