Édition octobre 2026 — Octobre 2026

Les grappes Michelin

Le Guide Michelin vient de proposer une nouvelle lecture des hiérarchies du vignoble bordelais en distinguant les domaines pour leur excellence et leur régularité. Une initiative bienvenue, qui renoue avec l'esprit des classements historiques de Bordeaux.

Après les étoiles pour les restaurants et les clefs pour les hôtels, voici les grappes pour les domaines viticoles ! Le 7 septembre dernier, à la Cité du vin de Bordeaux, le Guide Michelin dévoilait son premier palmarès bordelais, quelques semaines après celui de Bourgogne.
Un classement de plus dans un vignoble qui n’en manque pas ? Certes, mais celui-ci mérite qu’on s’y attarde, tant pour sa méthode que pour la renommée internationale de l’institution qui le porte.

Le mérite d’un domaine, au-delà d’un millésime

Les grappes Michelin ne distinguent pas une cuvée ou un millésime particulier, mais évaluent un domaine dans son ensemble : son savoir-faire, la personnalité de ses vins et sa capacité à maintenir un haut niveau de qualité au fil des récoltes.
Cette approche rejoint une longue tradition de Féret qui, dès 1850, avec la première édition de l’ouvrage Bordeaux et ses vins, classait les crus bordelais « par ordre de mérite ». Dans les deux cas, c’est la valeur d’une propriété dans la durée qui est appréciée, au-delà des réussites ponctuelles.
Trois grappes consacrent les producteurs d’exception, dont la qualité inspire confiance quel que soit le millésime. Deux grappes distinguent une excellence et une constance remarquables ; une grappe récompense des producteurs de grande qualité, élaborant des vins de caractère et d’identité affirmée.
Pour établir cette hiérarchie, Michelin retient cinq critères : la qualité de l’agronomie, la maîtrise technique de la vinification, l’identité des vins, leur équilibre et leur constance qualitative.
L’appréciation porte sur plusieurs millésimes, y compris les années difficiles, et prend également en compte l’aptitude des vins au vieillissement. Une récolte exceptionnelle peut révéler un grand vin ; c’est la régularité qui permet de reconnaître un grand domaine.
Les évaluations sont confiées à une équipe internationale d’inspecteurs spécialisés de Michelin, issus notamment de la sommellerie, de la critique viticole et de la production. Ils visitent les propriétés, observent les vignobles et dégustent les vins. Les distinctions sont ensuite attribuées collégialement, selon un principe d’indépendance revendiqué par le Guide.
Bien que l’identité des inspecteurs ayant établi ce premier palmarès bordelais n’ait pas été dévoilée, il faut rappeler que le groupe Michelin possède par ailleurs, depuis 2019, Robert Parker Wine Advocate, dont les critiques, William Kelley et Yohan Castaing, ont dernièrement assuré le suivi de nombreux crus bordelais. Et si Michelin n’a pas précisé dans quelle mesure ses inspecteurs s’appuient sur leurs travaux, on peut supposer que leurs commentaires, accumulés au fil des millésimes, constituent une précieuse mémoire critique des propriétés et de leur évolution.

Retrouver l’esprit de 1855, sans son immobilisme

Cette approche rappelle, à certains égards, celle qui présida à l’établissement du célèbre classement de 1855.
À l’occasion de l’Exposition universelle de Paris, les courtiers bordelais furent chargés d’établir une hiérarchie des grands crus. Leur appréciation reposait alors essentiellement sur le niveau des prix durablement obtenus par les vins sur le marché.
La parenté avec Michelin 2026 est manifeste : dans les deux cas, on cherche à apprécier la valeur d’une propriété dans le temps, et non la réussite ponctuelle d’une récolte. Mais là où les courtiers de 1855 constataient une hiérarchie commerciale, Michelin propose aujourd’hui une évaluation qualitative, nécessairement plus subjective.
Le classement de 1855 reste l’un des plus remarquables instruments de valorisation qu’ait connus le vignoble bordelais. Sa stabilité, sa lisibilité et son prestige ont largement contribué à son rayonnement international.
Mais cette permanence a aussi ses limites. Depuis cent soixante-dix ans, les surfaces des propriétés ont évolué, les propriétaires se sont succédé, les pratiques culturales et œnologiques ont été profondément transformées. Certains crus ont considérablement progressé, jusqu’à produire régulièrement des vins dont la qualité dépasse le rang historique qui leur avait été attribué.
Or, à l’exception de la promotion de Mouton Rothschild en 1973, la hiérarchie des crus rouges classés en 1855 est demeurée inchangée. Quant aux crus de la rive droite, ils en étaient entièrement absents.
Sans rien retirer à la valeur patrimoniale du « monument historique de 1855 », Michelin apporte donc un regard contemporain, affranchi des titres hérités.
En accordant trois grappes à Montrose et Léoville Las Cases, deux seconds crus classés, quand certains premiers crus n’en obtiennent que deux, le Guide montre qu’il entend juger les propriétés sur leurs performances et non sur les préséances historiques.
C’est sans doute l’un des principaux mérites de cette initiative : reconnaître les progrès accomplis et rendre justice aux crus dont la qualité et la constance dépassent aujourd’hui leur rang officiel.

Une passerelle bienvenue entre les vins et la gastronomie

L’autre atout de cette initiative tient à la puissance de la signature Michelin.
Dans le monde entier, les étoiles du Guide rouge sont devenues une référence pour les chefs, les sommeliers et les amateurs de gastronomie. En distinguant à son tour les domaines viticoles, Michelin rapproche naturellement ceux qui élaborent les vins de ceux qui les choisissent, les servent et les font découvrir.
Pour Bordeaux, cette perspective est particulièrement encourageante.
Malgré leur prestige, nos vins doivent aujourd’hui défendre leur place sur les cartes de la grande restauration, où d’autres régions viticoles gagnent en visibilité et en influence.
Dans un univers où la recommandation, la découverte et le plaisir de la dégustation tiennent une place essentielle, les grappes Michelin peuvent contribuer à renouveler le regard des sommeliers sur Bordeaux, en mettant en évidence les performances actuelles des crus.
C’est aussi l’occasion de rappeler que les grands Bordeaux ne sont pas seulement des vins de prestige ou de collection. Ce sont d’abord des vins de gastronomie, faits pour accompagner une cuisine, être partagés et procurer du plaisir à table.

Une ambition ancienne, chère à Féret

Cette nouvelle démarche trouve enfin un écho singulier dans l’histoire de notre maison.
Dès 1850, cinq ans avant le classement des courtiers, paraissait chez Féret l’ouvrage de Charles Cocks, Bordeaux, ses environs et ses vins classés par ordre de mérite.
Ce « classement par ordre de mérite » résume une ambition toujours actuelle : connaître les propriétés, apprécier leurs qualités et rendre compte de leur valeur, sans tenir les réputations pour définitivement acquises.
Les grappes Michelin vont naturellement s’élargir pour mieux représenter toute la diversité du vignoble bordelais, mais saluons cette initiative, qui remet le mérite et la constance au cœur de l’appréciation des crus. Elle apporte un regard neuf sur nos hiérarchies viticoles et pourrait contribuer, grâce à l’autorité internationale de Michelin, à redonner aux grands vins de Bordeaux une place de choix sur les tables de la gastronomie mondiale.

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