L’été qui s’achève aura valeur d’avertissement : canicules, sécheresse, échaudage, grêles, et l’incendie géant qui vit 42 000 hectares de forêt girondine calcinée ont donné au risque climatique une réalité très prégnante. On le sait, il va exiger des pratiques culturales adaptatives, de l’innovation et des investissements. Dans le même temps, Bordeaux affronte une crise de marché très profonde : déconsommation, exportations en berne, prix écrasés, stocks en hausse, trésoreries à vif. Les tribunaux enregistrent des records de procédures judiciaires et les vignes s’arrachent. Depuis 2010, la Gironde a perdu le quart de sa surface viticole.
Les injonctions aux acteurs de la filière vin tournent en boucle : « adaptez-vous ! » ;« produisez autrement » ; « baissez vos coûts » ; « trouvez de nouveaux consommateurs » ; « exportez » ; « ouvrez vos chais à l’œnotourisme », etc.
Fort bien. Mais encore faudrait-il les laisser travailler simplement à leur métier car pour l’heure, ils sont submergés d’une mer de papier. On leur demande d’être plus agiles, alors qu’on les leste de normes sans cesse alourdies.
Le carcan administratif a un coût
L’État lui-même le concède : la filière est « suradministrée ». Le Sénat a recensé 86 déclarations potentielles et 54 portails, et estime qu’un vigneron y laisse neuf heures par semaine (plus d’une journée de travail) en déclarations de récolte, de stocks, mouvements, plantations, arrachages, enrichissement, registre de traçabilité, calcul des droits d’accises, TVA des acomptes primeur, formalités export, cahier des charges, agréage, étiquetage, QR codes nutritionnels, emballages, droit social, sécurité, environnement, RGPD, etc. Nos lecteurs connaissent la liste et ils en souffrent jusqu’à l’asphyxie.
Cette suradministration a un coût. Elle se paie en honoraires d’experts, en prestataires de services, en logiciels, en temps perdu devant un téléservice. Elle se paie aussi en décisions retardées, en épuisement moral et parfois en désespoir humain.
Car si un grand groupe peut absorber la norme, il n’en va pas de même d’une petite entreprise, où le même homme taille, vinifie, vend, embauche et déclare.
La règle doit servir l’activité
Qu’on se comprenne bien, il ne s’agit pas d’abolir la règle. Nous plaidons ici pour une règle utile. Le vin en a besoin et nos appellations contrôlées en sont largement le produit. Elle est bonne quand elle protège le consommateur, le producteur et le salarié, et qu’elle entraîne un secteur vers plus d’efficacité.
Le réflexe administratif français est diagnostiqué depuis longtemps. A un problème identifié, sa règle d’airain. Puis une précision. Puis une exception. Puis une déclaration pour vérifier l’exception. Et un contrôle pour finir.
Conscients du problème, nos dirigeants appellent régulièrement à la « simplification » mais celle-ci se solde presque toujours par le remplacement d’un papier par un écran, et pour « l’usager » un Cerfa numérique est parfois plus paralysant qu’un Cerfa de papier.
L’allègement doit devenir une discipline et le bon sens une ligne de réforme. Mesurer le coût d’une obligation avant de l’imposer. Effacer celle qui fait doublon. Evaluer d’abord les situations à risque avant que d’imposer la même procédure à des milliers d’opérateurs. Et pourquoi ne pas aller au bout ? Quand une règle n’a plus d’utilité démontrable, la supprimer.
Accompagner plutôt que sanctionner
Dans une filière en situation de crise aigüe, la relation avec les pouvoirs publics doit elle aussi s’assouplir. Lorsque des exploitations jouent leur survie, l’intérêt collectif commande d’abord de préserver l’activité, l’emploi et la capacité d’entreprendre.
Car nos entreprises ne concourent pas seules sur leur marché. Dans le sud de l’Europe comme dans le Nouveau Monde, nombre de nos concurrents ont gagné en flexibilité, en rapidité et en capacité d’adaptation. Nous ne pouvons pas demander à la viticulture française de courir plus vite tout en lui laissant aux pieds le poids de contraintes disproportionnées.
Il y a là une question de simple bon sens : quand le vignoble étouffe, il faut desserrer l’étau.
Administrations et professionnels ont au fond le même intérêt : des entreprises solides, qui investissent, emploient, exportent, paient leurs impôts et préparent l’avenir. Dans la période que nous traversons, accompagner leur adaptation devrait donc être une priorité commune. Le contrôle reste nécessaire ; il doit simplement retrouver sa juste place, au service de l’activité plutôt qu’à son détriment.
Les chantiers du monde qui vient
Et surtout, regardons devant nous. Pendant que nous consacrons tant d’énergie aux carcans du vieux monde, une révolution technologique se prépare.
Les biotechnologies ont déjà commencé à transformer la viticulture.
En amont, la génomique permet de modifier les caractères de la plante et de sélectionner des variétés résistantes aux maladies, à la chaleur ou au stress hydrique. La microbiologie ouvre un autre champ : piloter les levures, bactéries et microbiotes; prévenir certaines déviations; préserver la qualité dans un contexte climatique nouveau. Le biocontrôle, les capteurs capables de détecter l’ADN de spores de mildiou avant même l’apparition des symptômes, l’imagerie et la génétique permettront de traiter moins et mieux.
Puis viennent aussi la robotisation et l’intelligence artificielle. Des robots travaillent déjà le sol ou désherbent. L’autoguidage progresse. Vision par ordinateur, capteurs et intelligence artificielle permettront de détecter très tôt maladies et carences, d’estimer les rendements, de raisonner les traitements, de suivre chaque parcelle avec une précision nouvelle et, demain, d’automatiser une partie des travaux pénibles. L’IA bouleversera aussi l’aval : pilotage du chai, analyse des données, prévision commerciale, logistique, relation avec les clients et accès aux marchés.
Préparer la filière aux technologies de demain plutôt que perfectionner les formulaires d’hier.
Ces technologies bouleverseront les structures en place et soulèveront des questions éthiques, réglementaires et légales : propriété des données, dépendance technologique, qualification des salariés, sécurité, avenir des terroirs et de l’identité des vins.
Comment nos autorités de tutelle y préparent-elles la viticulture française ? Voilà précisément les sujets sur lesquels l’État, l’Europe, et les organisations professionnelles ont un rôle que l’entreprise privée ne peut pas tenir : anticiper, financer la recherche, organiser l’essai, fixer un cadre stable dans ses principes et agile dans son application.
Mettons donc l’effort public là où il décale le destin d’une filière, et de grâce, rendez au vigneron son métier et lâchez-lui la grappe !