Édition Juin 2026 — 10 juin 2026

La vie tumultueuse des châteaux du Bordelais : de l’excellent millésime 1937 au magnifique millésime de la Victoire

Entre l’entre-deux-guerres et la Seconde Guerre mondiale, le vignoble bordelais traverse une période de fortes turbulences entre crises, arrachages et recompositions. Retour sur une séquence clé, du millésime 1937 aux années d’Occupation, qui a profondément marqué son histoire.

Nous avons évoqué précédemment les difficultés rencontrées par les producteurs de vins rouges du Bordelais durant l’entre-deux-guerres et jusqu’en 1937. Il ne faut cependant pas oublier qu’à cette époque, Bordeaux produisait majoritairement des vins blancs liquoreux ou moelleux et que la situation financière de ces viticulteurs était bien meilleure que celle des producteurs de vins rouges. Les vieilles familles de vignerons connaissent l’anecdote de ce père de famille qui dut partager entre ses deux enfants deux Crus classés : l’un à Margaux et l’autre à Sauternes. Celui à qui échut le grand cru de Margaux en pleura ! La suite, évidemment, dut lui redonner le sourire.

 

La situation financière du vignoble rouge devint tellement difficile que de nombreuses propriétés de toutes notoriétés et jusqu’aux crus classés arrachèrent une partie de leurs vignes. Le château Giscours par exemple, prestigieux Cru Classé de Margaux, s’étendait sur 43 hectares de vignes en 1919 mais il ne revendiquait plus que quelques maigres hectares en 1938. Le château Citran, vaste vignoble du Haut-Médoc, cultivait 73 hectares en 1919, mais en 1938 il ne restait plus que 3,75 hectares. De façon paradoxale, le Médoc fut moins touché que le Haut-Médoc et même que certaines grandes communales. En effet, le nord de la presqu’île médocaine était largement planté en cépages hybrides qui, certes, ne pouvaient pas prétendre produire des vins d’appellation mais qui, en revanche, avaient deux grandes qualités : c’étaient de gros producteurs et ils étaient très peu sensibles aux maladies cryptogamiques. L’échelle des prix s’étant considérablement resserrée, il était souvent plus rentable de produire de grandes quantités de vins sans appellation que de petites récoltes de vins prestigieux mais peu valorisés.

Gravure du Château Montrose présentée dans la XIe édition de Bordeaux et ses Vins, 1949

Les années trente furent aussi celles de la création et du développement des caves coopératives. Plus les viticulteurs d’une région viticole étaient en difficulté financière, plus les coopératives étaient perçues comme une solution. On ne sera pas étonné de constater que, parmi les 27 caves coopératives recensées dans le Bordeaux et ses vins de 1949, on en comptait onze en Médoc, neuf dans les Côtes, trois dans le Libournais, trois dans la région de Sainte-Foy, mais aucune dans les grandes régions de blancs — Sauternais, Graves, Sainte-Croix-du-Mont, Loupiac et communes environnantes — et une seule dans l’Entre-deux-Mers car à l’époque, cette dernière région était principalement productrice de vins blancs moelleux.

 

Mais revenons au fameux millésime 1937. Il succédait à deux millésimes très quelconques, 1935 et 1936, que le négoce était très réticent à acheter et qui abondaient dans les chais des châteaux. Un grand millésime était donc attendu avec impatience. La qualité fut au rendez-vous, et les acheteurs aussi. Les transactions purent se conclure à des prix certes loin d’être mirifiques, mais suffisants pour redonner un peu d’air aux trésoreries des châteaux.

 

Le millésime 1938, issu d’une arrière-saison pluvieuse et fraîche qui s’acheva par des attaques de pourriture, fut un millésime modeste auquel on reprochait notamment un manque de concentration. Néanmoins, les nombreux arrachages provoqués par la crise, joints aux gelées de printemps, avaient créé une pénurie de vins disponibles et les affaires continuèrent de façon convenable.

 

Le millésime 1939, premier millésime de la guerre, fut à l’image de beaucoup de ceux des années trente. Une fois encore, des vendanges pluvieuses et froides donnèrent naissance à des vins manquant de concentration et de maturité. Le bruit du canon étant très défavorable aux affaires, les cours repartirent franchement à la baisse et très peu de transactions furent enregistrées.

 

Les soucis de l’époque dépassaient de très loin les préoccupations des viticulteurs. Le pays avait été envahi, avec des conséquences particulièrement lourdes pour les vignobles Rothschild qui, du fait de l’origine juive de leurs propriétaires, furent placés sous séquestre par l’État tandis que ceux-ci étaient déchus de la nationalité française. Une longue bataille juridique opposa d’une part les autorités allemandes, qui souhaitaient la vente immédiate des domaines, et d’autre part l’Administration française, qui s’y opposait et tint tête jusqu’au bout. Les Rothschild réussirent un coup de maître en obtenant le recrutement du directeur de leurs vignobles, M. Brun, par l’administration chargée du séquestre et sa nomination à la direction des propriétés, ce qui assura une continuité de gestion. C’est ainsi que, fort heureusement, les propriétés Rothschild ne furent pas vendues et à la Libération, elles furent restituées à leurs légitimes propriétaires.

 

Mais revenons à la première année de l’Occupation : 1940. Le Reich allemand vainqueur mit en place un blocus continental comme du temps de Napoléon Ier. Cette situation, a priori défavorable puisqu’elle coupait le vignoble de quelques-uns de ses meilleurs débouchés, eut une conséquence inattendue : elle ouvrit le marché du Reich, qui, à la suite des conquêtes territoriales de ses armées, s’étendait désormais à la quasi-totalité de l’Europe centrale. Une pénurie se créa au point de voir les cours augmenter de 50 % en quelques mois. Les acheteurs se précipitèrent pour réaliser des achats sur souche du millésime 1940, pourtant de qualité modeste. Pour tenter de conjurer cette pénurie, le gouvernement de Vichy commença par interdire les achats sur souche de la future récolte 1941. Puis, cela ne s’avérant pas suffisant, il en bloqua la commercialisation après les vendanges et n’autorisa ensuite que très parcimonieusement son déblocage, tout en réglementant les prix de vente. Tout ceci ne fit qu’attiser le marché noir, relancer la spéculation à la hausse et aboutir à un marché désorganisé où la qualité du millésime importait peu. La commercialisation du 1942, petit millésime lui aussi, « libéré » par Vichy en juillet 1943, se passa néanmoins correctement. Les superbes vins de 1943 arrivèrent trop tard. Les revers militaires du Reich puis le débarquement de Normandie, au printemps 1944, avaient pratiquement stoppé les transactions : la France attendait sa libération.

 

La situation des viticulteurs sous l’Occupation aurait été très favorable si le franc n’avait pas perdu une grande partie de sa valeur face au Reichsmark. Pendant toute cette période, une véritable course s’engagea entre, d’une part, la hausse des prix du vin et, d’autre part, l’augmentation des coûts de production ainsi que la dépréciation du franc. La situation des viticulteurs fut ainsi beaucoup moins brillante que ne pourrait le laisser croire la progression forte et régulière des mercuriales.

 

La libération de Bordeaux intervint le 28 août 1944 et la nouvelle administration ne modifia rien aux règles mises en place par le gouvernement de Vichy. Les ventes sur souche restaient interdites, il fallait attendre la libération administrative des millésimes pour les commercialiser et les prix réglementés étaient maintenus. La situation militaire comme économique demeurant cahotique, la demande était faible. Les excellents 1943 se vendirent donc aux prix réglementés des modestes 1942, sans dessous-de-table. Les vendanges 1944, abondantes, donnèrent des vins de qualité moyenne. Les ventes se firent à des prix réglementés, donc bloqués, alors que l’inflation galopante avait provoqué une forte hausse des coûts de production. Les trésoreries des viticulteurs étaient à nouveau sous tension.

 

Côté vignoble, le printemps 1945 fut marqué par des gelées qui réduisirent fortement les rendements. On ne rentra qu’une demi-récolte, mais d’une qualité véritablement exceptionnelle. Certains vins, tel le Mouton Rothschild 1945, sont devenus légendaires. Mais la situation économique était-elle suffisamment rétablie pour faire honneur à ces vins hors du commun ?

 

À suivre dans notre prochaine lettre.

Partager cet article

Ces articles peuvent
vous intéresser

Plume et encrier

La Lettre
Féret

En cliquant sur S'abonner, vous confirmez que vous acceptez nos conditions générales.