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Économie de la filière des vins de Bordeaux

A
Ann-Cécile Delavallade Enjeux économiques des filières agricoles
Publié le

Femmes et hommes des vins de Bordeaux écrivent chaque jour de nouvelles pages de l’histoire du vignoble bordelais. Ce sont aujourd’hui 5 300 exploitations viticoles,  plus de 300 maisons de négoce qui vitalisent le territoire girondin et génèrent 60 000 emplois directs et indirects.

 

LE PLUS VASTE VIGNOBLE D’APPELLATIONS EN FRANCE

Avec 108 000 hectares, Bordeaux constitue le plus vaste vignoble d’appellations en France et représente 15 % de la superficie viticole nationale. Circonscrit au département de la Gironde, il couvre près de 10 % de la superficie du département.  
Le vignoble bordelais s’est spécialisé dans la production de vins d’appellation au cours des années 1970 à 1980, jusqu’à atteindre une surface de plus de 120 000 hectares en appellations au milieu des années 2000. Il s’en est suivi une diminution progressive des surfaces. 

 

Figure 1 – Évolution des surfaces récoltées en Gironde (Source : Douane)

                      

          Riche d’une diversité de terroirs, le vignoble offre une grande variété d’appellations, de couleurs (vin rouge, vin rosé, vin blanc sec, moelleux et liquoreux) et du vin effervescent – le Crémant de Bordeaux. Si la part des vins blancs est aujourd’hui limitée (11 % des surfaces) et que le vignoble bordelais est souvent associé aux vins rouges, le poids des couleurs a grandement évolué au cours du temps, au détriment des vins blancs qui étaient majoritaires jusqu’à la fin des années 1970.

          L’encépagement s’inscrit dans des traditions bordelaises anciennes. En rouge, le Merlot reste le cépage le plus représenté (66 %) devant le Cabernet Sauvignon (22 %) et le Cabernet franc (9 %). En blanc, le Sauvignon (47 %) est devenu le cépage le plus répandu, devançant le Sémillon (45 %), ce dernier étant plus implanté dans les régions productrices de liquoreux. La Muscadelle (5 %) arrive en troisième position.

 

          Face au changement climatique, favorable jusqu’à maintenant à la maturité des cépages bordelais, le vignoble anticipe et s’adapte.

          Le choix du matériel végétal devient stratégique, en donnant la priorité à des cépages anciens plus tardifs (Petit Verdot par exemple), à des nouvelles variétés Vitis vinifera à fin d’adaptation (les VIFA avec par exemple l’Arinarnoa, le Castets, le Marselan ou encore le Liliorila) et à des porte-greffes plus résistants au stress hydrique. Les pratiques agronomiques évoluent : retarder la date de la taille pour retarder le cycle végétatif et limiter l’impact des gelées de printemps, limiter l’effeuillage pour préserver les raisins des rayons du soleil, favoriser l’enherbement pour éviter l’évapotranspiration, adapter l’exposition au soleil des nouvelles vignes plantées et avancer la date des vendanges.

          Malgré ces efforts, le vignoble a été impacté par des aléas climatiques ces dernières années : les récoltes ont plafonné à moins de 5 millions d’hectolitres et les rendements annuels moyens ont été limités. Ces baisses de rendement se répercutent sur le revenu des viticulteurs.

 

Figure 2- Évolution des volumes récoltés et des rendements (Source : Douane)

 

UNE VITICULTURE EN MUTATION

          À l’instar de nombreux autres secteurs d’activité, la concentration des entreprises de production se poursuit. Le nombre d’exploitations viticoles a été divisé par 6 en 50 ans et la taille moyenne des exploitations a augmenté. Si l’exploitation bordelaise couvre aujourd’hui une surface de 20 hectares en moyenne en appellation, sa dimension est diversifiée et plus d’un quart des exploitations ne possède qu’une superficie inférieure à 5 hectares. Les entreprises viticoles sont souvent familiales avec 56 % d’exploitants individuels. La coopération qui réunit 30 caves coopératives à Bordeaux (majoritairement regroupées en 6 unions de coopératives), intègre près de 40 % des récoltants bordelais.

          Face aux défis environnementaux, économiques et sociétaux, les viticulteurs ont fait évoluer leurs pratiques depuis plus de 25 ans pour réduire leur empreinte écologique. En 2022, plus de 75 % des surfaces du vignoble sont certifiées par une démarche environnementale (Agriculture Biologique, HVE, Demeter, Terra Vitis, etc.). L’objectif commun est la réduction de l’empreinte écologique et des émissions de gaz à effet de serre, la préservation de la biodiversité, tout en assurant une production de vins de qualité. 

UN NÉGOCE AU CŒUR DE LA FILIÈRE DES VINS DE BORDEAUX

          La majorité des volumes des vins de Bordeaux (70 %) est commercialisée par des négociants bordelais. Estimées à près de 300 en Gironde, les maisons de négoce représentent depuis plusieurs siècles une force économique et commerciale qui a permis de faire connaître les vins de Bordeaux dans le monde entier (exportés dans plus de 180 pays).

           Le négoce est polyvalent, sachant allier expertise technique, connaissance des marchés, commercialisation et capacités logistiques. Sélection de produits pour élaborer des vins sous des marques commerciales ou distribution de vins de châteaux, les activités sont propres à chaque entreprise de négoce et une Maison sur deux est également propriétaire d’exploitations viticoles. Le négoce girondin est également un élément fondamental du marché des primeurs puisque c’est lui qui porte financièrement les stocks de vins du dernier millésime des Crus Classés et assimilés, qui vont être élevés dans les châteaux durant 18 à 24 mois.

          Pour mettre en lien viticulture et négoce, les courtiers sont des intermédiaires précieux. Leur rôle consiste à rapprocher l’offre de la demande et à garantir la bonne conduite d’une transaction dans le respect des parties.

 

UNE COMMERCIALISATION IMPACTÉE EN FRANCE 
PAR LA TENDANCE « MOINS MAIS MIEUX »

          Les vins de Bordeaux profitent en France d’un marché domestique fort de près de 40 millions de consommateurs de vin. Les Français restent en grande partie attachés culturellement au vin. 55 % des vins de Bordeaux sont commercialisés sur le territoire national avec près de la moitié en grande distribution.

          Cependant, à l’image d’un grand nombre de pays producteurs (traditionnellement consommateurs), la France connaît une longue érosion de la consommation de vin. De 140 litres de vins consommés en 1950, les Français ont réduit leur consommation à une quarantaine de litres par an aujourd’hui.

          Les habitudes de consommation des Français connaissent de profondes mutations qui réduisent les occasions de boire du vin et plus particulièrement du vin rouge. Les repas sont plus déstructurés, le vin n’accompagne plus tous les repas, ces derniers laissant moins de place à la viande, traditionnellement accompagnée de vin rouge. Les occasions de consommation se concentrent sur la fin de semaine et sont plus informelles avec l’apéritif, qui profite aux bières, vins frais, cocktails, spiritueux et effervescents.

          À chaque génération, la fréquence de consommation du vin se réduit limitant les volumes consommés et donnant la possibilité de dépenser plus. Le prix moyen d’achat progresse ainsi en magasins (de 5€ à 6,5€ en moyenne pour les vins de Bordeaux en hypermarchés en 10 ans), illustrant la tendance du « moins mais mieux ».

UNE COMMERCIALISATION 
TRADITIONNELLEMENT TOURNÉE VERS L’EXPORT

          Dès le 12e siècle, les vins de Bordeaux s’exportent au-delà de l’Aquitaine en Angleterre, puis au 17e siècle vers les Pays-Bas. L’étendue des destinations ne cesse de s’élargir au cours du temps, créant dans le monde entier la magnifique notoriété des vins de Bordeaux.

           En 2022, 1,8 million d’hectolitres (240 millions de bouteilles) ont été exportés dans le monde pour une valeur de 2,3 milliards d’euros. À l’échelle de la Gironde, la filière viticole concentre environ 30 % de la valeur exportée. C’est la première activité exportatrice devant l’aéronautique.

          Au cours de la dernière décennie, plusieurs évènements – aléas de production, contraction du marché chinois et enfin crise sanitaire – ont pénalisé l’activité. Ainsi, les récoltes déficitaires de 2013 et 2017 ont sensiblement fait reculer les exportations bordelaises au cours des années qui ont suivi.

          Le développement du marché chinois pour les vins de Bordeaux a réellement démarré à la fin des années 2000 pour atteindre son maximum en 2017 avec 630 000 hectolitres. Ces achats se sont avérés démesurés par rapport à la réalité du marché chinois. Et en parallèle, la concurrence s’est installée en Chine, avec les vins australiens et chiliens.

          En 2020, la crise Covid a bouleversé l’économie mondiale. La Chine a choisi d’appliquer une gestion très stricte de l’épidémie en fermant ses frontières et en appliquant des procédures très contraignantes à chaque cas identifié. Ces mesures ont eu des impacts majeurs pour le vin, les fermetures des bars, de la restauration ont limité la consommation et ce repli a renforcé le sentiment patriotique, favorisant ainsi les vins chinois.

          À la fin de l’année 2022, les exportations bordelaises vers la Chine continentale (262 000 hectolitres sur un an) restent décevantes, toujours limitées par les mesures liées à la crise Covid, le marché chinois demeurant néanmoins le premier marché des vins de Bordeaux. Début 2023, la Chine a suspendu les restrictions mises en place pour contenir l’épidémie de Covid et des prémices de reprise se font sentir.

          À Hong Kong, les tensions sociales et politiques ont fragilisé l’économie et les importations de vin ont fortement diminué ces dernières années. Singapour se positionne en challengeur comme nouvelle plateforme des vins fins en Asie.

          Les États-Unis se hissent au deuxième rang avec 230 000 hectolitres en 2022 et constituent un marché très attractif en valeur pour les vins de Bordeaux. 

 

Figure 3- Tous vins de Bordeaux – Répartition des exportations par pays
Cumul mobile 12 mois arrêté à fin octobre 2022 (Source : Douane)

Volume : 1;77 Millions d’hl
Valeur : 2,,33 Milliards d’euros

 

          En ce qui concerne l’Europe, les volumes s’inscrivent en recul continu, dans un contexte où la consommation a atteint sa maturité et où la distribution, très concentrée, exacerbe la concurrence entre les différents fournisseurs, européens ou du Nouveau Monde. Si les six premières destinations concentrent 65 % des exportations des vins de Bordeaux, celle-ci a concerné 181 pays en 2021. La diversification des destinations s’est concrétisée en 2022 par des progressions notables vers des pays africains (Côte d’Ivoire, Cameroun, Gabon, Nigeria), asiatiques (Taïwan, Vietnam, Thaïlande), européens (Suède, Irlande, Autriche).

          À peine deux ans après l’épidémie de Covid qui a arrêté toute l’activité économique mondiale et entraîné des redémarrages erratiques, la guerre en Ukraine déclenchée par la Russie en février 2022, entraîne de nouvelles perturbations géopolitiques et économiques, l’énergie, les matières premières flambent et l’inflation s’installe en Europe mais aussi dans les autres pays du monde.

          Après deux chocs économiques majeurs, face aux évolutions structurelles de la consommation et au changement climatique, la filière des vins de Bordeaux s’adapte. De la vigne au chai, les vignerons et les négociants des vins de Bordeaux continuent d’innover tout en ayant à cœur de valoriser leurs savoir-faire ancestraux. La réinvention perpétuelle, c’est bien toute la singularité des vins de Bordeaux.

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À propos de l'auteur
Ann-Cécile Delavallade

Enjeux économiques des filières agricoles

Spécialisée dans les enjeux économiques des filières agricoles, je suis, depuis 2017, au service de la filière des vins de Bordeaux en tant que directrice du service…

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