Les spécificités du vignoble français liées à sa diversité géographique et donc climatique, à la diversité de son encépagement, et à sa situation historique en tant que carrefour mondial des échanges commerciaux, ont fait que se sont développées de nombreuses maladies, également distribuées dans la plupart des vignobles du monde.
Ce chapitre présente les principales caractéristiques pour chaque maladie. Pour un approfondissement, le lecteur se tournera vers des ouvrages spécialisés et des sites internet ad hoc qui permettent de connaître chaque maladie au niveau symptomatologique, épidémiologique, physiologique, et agronomique. En effet, il est aussi important d’informer le chercheur, l’enseignant, l’étudiant que l’ingénieur conseil et le viticulteur, car meilleures seront la diffusion de l’information et la lutte contre ces problèmes viticoles.
En France, ce sont 1300 clones, 450 variétés et 31 porte-greffes homologués et inscrits au catalogue commercial, ce qui fait autant de combinaisons possibles et donc de sensibilité, tolérance ou résistance vis-à-vis des maladies.
LES MALADIES VIRALES
Les virus comme agents responsables de maladies sont à l’origine de réductions considérables de la quantité et de la qualité des récoltes. En France, deux groupes de virus, les népovirus et les clostérovirus, sont largement rencontrés sur la vigne et induisent des maladies telles que le court-noué et l’enroulement viral, qui sont des maladies virales réglementées.
Le court-noué de la vigne
Considérée comme la plus importante des viroses viticoles, la maladie du court-noué couvre environ deux tiers du vignoble français, dont un tiers sévèrement touché. Autrefois, on supposait que le court-noué se développait avec le brouillard et l’on disait des pieds virosés, qu’ils étaient « brumards ». Il a été démontré, à partir de 1958, que cette maladie est induite par des virus de la famille des népovirus (16 actuellement connus dans le monde). On connaît le GFLV (Grapevine FanLeaf Virus) et l’ArMV (Arabis Mosaic Virus), cependant moins répandu. Ces virus sont respectivement transmis par deux vers de petites tailles (<3mm) appelés nématodes, le Xiphinema index et le X. diversicaudatum. Ces vers vivent profondément dans le sol viticole et peuvent rester vivants et infectés par les virus jusqu’à au moins quatre ans après un arrachage. Les nématodes piquent les racines de vigne pour se nourrir, et peuvent inoculer les particules virales durant leurs repas, ce sont des vecteurs.
Avant la découverte du rôle du Xiphinema index, on conseillait jusqu’à dix ans de repos du sol avec des cultures alternatives entre l’arrachage d’une vieille vigne et la plantation d’une nouvelle.
Les virus provoquent une large gamme de symptômes sur la vigne. On constate un rabougrissement général de la plante, tout comme pourrait l’induire le froid, l’Esca, un porte-greffe mal adapté, l’asphyxie des racines, ou l’action de certaines hormones. Les premiers symptômes apparaissent sur les feuilles et sont progressifs d’année en année, les feuilles deviennent dissymétriques, panachées, etc. (panachure des feuilles visibles de loin) ; les sarments sont ensuite attaqués (entre nœuds raccourcis, doubles nœuds, sarments aplatis, etc.) ; les grappes présentent de la coulure et du millerandage en quantité plus importante que sur les souches saines. Il arrive même que les pieds très atteints deviennent pratiquement stériles. Le rendement peut être réduit de 50 % et la longévité de la plante est également réduite. Il n’existe pas, à ce jour, de solution curative pour une parcelle infectée.
Actuellement, la lutte contre le court-noué repose sur la sélection sanitaire et sur la désinfection des sols à l’aide de nématicides. Le succès et l’efficacité de cette approche, en particulier sur sols légers, sont cependant sujets à débat au regard des préoccupations environnementales qui limitent de plus en plus son usage, voire entraînent son interdiction. Outre le coût de la sélection sanitaire et les risques de pollution des eaux souterraines par les nématicides, produits fortement toxiques, cette stratégie n’est pas toujours efficace.
Le repos du sol a toujours été préconisé après un arrachage, cependant la durée avant la replantation s’est réduite au fil du temps. On parle à présent de deux à sept ans selon les configurations pédologiques et agronomiques. Il faut procéder à une dévitalisation chimique et une extirpation des racines. Dans le Bordelais, X. index est majoritaire dans les sols, mais 50 % des parcelles échantillonnées présentent une faible infestation en nématodes, et ne nécessiteraient qu`un repos inférieur à deux ans suite à l’arrachage. C’est donc une combinaison de mesures prophylactiques qui permet de réduire la contamination de parcelles nouvellement plantées.
Les avancées actuelles portent sur des stratégies de biocontrôle par une meilleure connaissance de la biologie du nématode vecteur, notamment sur sa survie et sa capacité vectrice, afin de contrer sa dissémination dans le sol. Parallèlement, la recherche scientifique et technique s’est attachée à développer des plants indemnes de virus, car il était illusoire et inutile d’envisager une désinfection des sols si les plants utilisés pour le ré-encépagement étaient eux-mêmes contaminés par le virus. Il a fallu mettre en place des méthodes de multiplications de la vigne qui offrent aux viticulteurs des plants indemnes de virus du court-noué. La sélection clonale a été l’une de ces méthodes. Elle a conduit à une sélection de greffons d’une part, et de porte-greffes d’autre part, qui ont été obtenus soit par sélection sanitaire à partir de vieilles parcelles, soit par une méthode appelée la thermothérapie. Récemment, une homologation d’un porte-greffe retardant la contamination a été obtenue, cependant une vigueur moindre des ceps est observée. Cette stratégie doit donc être choisie selon la situation viticole. Ainsi, de nos jours, nous disposons de porte-greffes et de greffons non infectés et de moyens efficaces pour désinfecter les sols ; il existe cependant de nouvelles approches qui sont encore à l’étude ; on citera, d’une part, la plantation sur la jachère de plantes nématicides. Dans le Bordelais, une trentaine d’espèces ont subi trois phases de tests (laboratoire et vignoble) avec des inoculations de nématodes virulifères, parmi celles-ci le lupin blanc, le trèfle violet, la tagète minuta, le sainfoin, le lotier corniculé, la vesce velue, l’avoine ou la luzerne, ont montré chacune une action réductrice sur les populations de Xiphinema durant la première phase. Les espèces les plus prometteuses durant les essais au champ sont la luzerne et l’avoine. En 2021, la mise en évidence d’une résistance ciblée du cépage Riesling contre le virus a apporté une avancée considérable dans la lutte contre le court-noué. En effet, ce facteur de résistance pourrait être intégré au génome des porte-greffes, et donc être utilisé non seulement en Alsace, mais aussi dans le reste du vignoble mondial. Ces différentes stratégies de contrôle du court-noué s’envisagent dans le cadre d’une gestion intégrée, incluant un repos végétatif du sol, une dévitalisation et la plantation d’un matériel viticole sain.
L’enroulement viral
Cette maladie est en expansion en France, et touche particulièrement les régions septentrionales, avec des niveaux d’incidence pouvant atteindre parfois 70 % (Champagne, Beaujolais). L’enroulement viral est causé par des virus appartenant aux groupes des clostérovirus et des ampélovirus. En infectant les tissus de la vigne, ces virus empêchent la circulation de la sève. Les conséquences d’une contamination sont principalement un enroulement et une décoloration du limbe foliaire, une modification des taux d’anthocyanes et polyphénols, ainsi qu’une baisse du taux de sucre dans le moût. Les pertes de rendement peuvent aller jusqu’à -40 %, mais l’enroulement est sujet à une perception variable par les viticulteurs selon les vignobles et des cépages. Il est connu actuellement neuf souches de virus de l’enroulement dans le monde, dont trois sont présentes dans le vignoble français. Parmi celles-ci, les souches 1 et 3 (ampélovirus) sont les plus fréquentes et virulentes dans les vignobles septentrionaux et du Sud-Est, et la souche 2 est prévalente en régions Val de Loire et bordelaise. La principale transmission de l’enroulement s’effectue par les bois et les plants lors de la multiplication par bouturage et par greffage. C’est une transmission à longue distance. Cependant à l’échelle de la parcelle, ce sont des cochenilles qui transmettent efficacement ces virus à la vigne, notamment les farineuses comme Phenacoccus aceris et Heliococcus bohemicus et les floconneuses comme Parthenolecanium corni. En Europe et en France, l’enroulement viral fait l’objet de réglementations sur la sélection sanitaire et sur la certification. Comme pour toutes les maladies à virus, la sélection clonale et sanitaire permet de ne pas introduire la maladie lors la plantation. Un contrôle par insecticide homologué visant les larves de cochenilles est possible si positionné au moment du traitement contre la deuxième génération des vers de la grappe. Actuellement, des stratégies de lutte s’appuyant sur la lutte biologique, soit par action volontaire, soit par préservation de la faune auxiliaire (coccinelles, chrysopes, arachnides, parasitoïdes) (lutte biologique par conservation), sont à l’étude pour limiter l’expansion des cochenilles au vignoble.
LES MALADIES BACTÉRIENNES
Tout comme les maladies virales, les maladies bactériennes de la vigne ont des caractéristiques épidémiologiques, étiologiques et symptomatiques très hétérogènes. On distingue les maladies induites par des bactéries présentant une paroi cellulaire (les broussins, la nécrose bactérienne), et les maladies causées par des bactéries sans paroi, appelées communément « jaunisses à phytoplasmes » (flavescence dorée, bois noir). Les jaunisses à phytoplasme de la vigne sont de loin les maladies bactériennes les plus problématiques. La raison principale tient au rôle crucial d’insectes vecteurs aériens dans la transmission des phytoplasmes qui rendent la lutte difficile.
Les jaunisses à phytoplasmes
La flavescence dorée (FD) et le bois noir (BN) présentent une gamme de symptômes identiques sur la vigne. Cependant, seule la FD entraîne la mort du cep. Ces symptômes sont :
• une décoloration sectorielle des feuilles prenant une teinte jaunâtre chez les cépages blancs et rougeâtre chez les rouges ;
• un durcissement des feuilles devenant cassantes avec des bords enroulés ;
• une décoloration des nervures principales tendant vers un dessèchement du limbe ;
• un non ou mauvais aoûtement des rameaux prenant la consistance du caoutchouc (port pleureur) ;
• un dessèchement des inflorescences ;
• une flétrissure des baies dont la pulpe fibreuse et compacte devient amère.
La flavescence dorée
Voilà près de 70 ans qu’a été découverte dans le vignoble de Gascogne et pour la première fois dans le monde, la flavescence dorée. Depuis, cette maladie bactérienne a colonisé une moitié du vignoble français, remontant par la vallée du Rhône, puis s’étendant à la plupart des vignobles européens. La flavescence dorée est une maladie de quarantaine soumise à déclaration obligatoire. Depuis le milieu des années 1980, ont été pris par les pouvoirs publics français, des arrêtés obligeant les viticulteurs à déclarer les cas de contamination et à assurer une lutte efficace contre l’insecte propagateur de cette maladie. La cible de la lutte est un insecte vecteur appelé cicadelle, ou Scaphoideus titanus, qui véhicule de cep à cep, un phytoplasme qui infecte les cellules de la vigne. La génétique de ce phytoplasme est complexe, avec plusieurs souches selon les pays et les régions. De plus, cet agent fut détecté non seulement dans la vigne, mais aussi dans les porte-greffes jouxtant des parcelles, et dans des plantes sauvages comme la clématite et l’aulne, sans pour autant que toutes ces espèces expriment des symptômes (on parle de porteurs sains). En 2020, une équipe de chercheurs bordelais, au sein d’un consortium européen, a mis en évidence l’origine du phytoplasme de la flavescence dorée. Contrairement au dogme jusqu’alors en place d’une origine américaine du phytoplasme, tout comme le scaphoideus, ce phytoplasme est en fait européen et inféodé à l’aulne. La cicadelle américaine s’en serait alors emparé après son introduction en Europe (années 1950) et l’aurait transmis à la vigne. Cette cicadelle très mobile, avec une seule génération par an, ampélophage strict, accomplit tout son cycle de développement sur la vigne, et a propagé avec succès le phytoplasme dans les vignobles européens.
Cette maladie épidémique est très préoccupante car elle touche tous les cépages, avec cependant des expressions de symptômes variables ; le Chardonnay est très sensible, le Merlot beaucoup moins. Elle peut se révéler aussi désastreuse pour les vignobles que le fut, à la fin du siècle dernier, le phylloxéra. Actuellement, le seul moyen de lutte contre la propagation de cette maladie déjà installée est l’arrachage des souches avérées malades et la destruction de l’insecte vecteur (larves et adultes), par l’usage de plusieurs traitements insecticides ciblés. En zone contaminée, les vignes, les vignes-mères de greffons et de porte-greffes doivent obligatoirement recevoir trois traitements insecticides. Malgré des tentatives, la recherche d’une lutte biologique n’a pas apporté de résultats probants. Une mesure prophylactique en vigueur est le traitement à l’eau chaude de greffons et de greffés-soudés garantissant du matériel indemne de flavescence dorée avant plantation.
Le bois noir
Les premières citations de bois noir en France sont concomitantes de celles de la flavescence dorée. Il est distribué sporadiquement dans les vignobles septentrionaux (Jura, Bourgogne, Alsace). Ces dernières années, et surtout en 2021, le bois noir est devenu la jaunisse majoritaire en Bourgogne sur l’ensemble des tests de détection de souches présentant des symptômes. Le Jura voisin est également fortement impacté. L’agent étiologique, tout comme l’insecte vecteur, sont différents de ceux de la flavescence dorée. C’est un cixiide (proche des cicadelles) du nom de Hyalesthes obsoletus, qui est le principal vecteur connu en France et en Europe, même si d’autres cicadelles en Europe participeraient sporadiquement à une vection du phytoplasme. Il transmet efficacement à la vigne les particules de phytoplasmes apparentées au groupe du stolbur. Le stolbur est une bactérie opportuniste présente sur de nombreuses cultures, notamment des solanées (tomate, aubergine, pomme de terre). Il est véhiculé par les populations de l’insecte depuis des plantes adventices ou plantes réservoirs (liserons, orties, etc.) présentes dans les friches, les bordures et les inter-rangs. Le stolbur est transmis accidentellement par l’insecte lors de ses prises de nourriture sur la vigne. Hyalesthes obsoletus est un insecte mobile qui ne vit pas sur la vigne, ce qui rend la lutte directe contre le vecteur impossible. Seules des méthodes prophylactiques (maintien des parcelles indemnes de plantes-hôtes relais, retournement hivernal des friches à forte population de l’insecte) sont actuellement préconisées.
La nécrose bactérienne
Elle est causée par la bactérie Xylophilus ampelinus, strictement inféodée à la vigne, et se rencontre dans la quasi totalité de l’Europe viticole méridionale. En France, cinq territoires viticoles sont concernés : Armagnac (Aquitaine et Midi-Pyrénées), Roussillon, Charentes et Diois, soit 67 communes répertoriées au sein de neuf appellations. La nature des cépages, les conditions climatiques, les itinéraires techniques (ex. taille et mécanisation de la vendange) déterminent l’élargissement et la multiplication des foyers de la maladie. La lutte repose sur des interventions culturales et prophylactiques : planter des greffés-soudés non contaminés, effectuer la taille en période de repos de végétation, arracher et brûler les souches et les bois malades. Ces interventions peuvent être complétées par une protection cuprique (bouillie bordelaise). Une approche prophylactique par le traitement à l’eau chaude, comme pour les jaunisses, est aussi préconisée.
Les broussins et crown-gall
Ce sont des formations tumorales qui se forment à la surface des organes capables d’une croissance en épaisseur. On les rencontre sur la partie aérienne du cep, sur le tronc, les bras ou les sarments. Les excroissances sont provoquées par une bactérie, Agrobacterium vitis, et se manifestent souvent après des gels hivernaux et des blessures. Des mesures préventives (sélection des plants) et prophylactiques (protection des plaies) sont recommandées. En effet, la contamination se fait principalement par blessure ou par les stomates. Si le sol est infecté, la moindre blessure du collet est une porte d’entrée aux particules bactériennes qui vont intégrer leur ADN aux cellules de la vigne. Ces dernières vont répondre à cette contamination par une multiplication cellulaire anarchique engendrant une galle à croissance exponentielle.